Par Dieudonné Nkishi Kazadi Chercheur à l’École de hautes Études Politiques et Juridiques de l’Université de Kinshasa
Il y a des situations que tout le monde voit, mais que personne ne questionne vraiment.
En République démocratique du Congo (RDC), nous consommons chaque jour des
produits venus d’ailleurs : riz, poulets, poissons, tomates, huiles, farine… Pourtant, ce
même pays dispose de terres, d’eau, de main-d’œuvre et d’un marché immense. Alors une
question simple se pose : pourquoi importons-nous autant ce que nous pouvons produire
nous-mêmes ?
Voici pour vous « Masolo ya Mboka », une rubrique de l’École de Hautes Études Politiques
et Juridiques de l’Université de Kinshasa (EHEPJ-UNIKIN) qui met en lumière les
différentes questions liées à la gouvernance en République démocratique du Congo.
Depuis plusieurs années, la facture des importations ne cesse d’augmenter. Des milliards
de dollars quittent chaque année le pays pour acheter des biens de consommation
courante. Mais le problème n’est pas seulement économique. Il est structurel. Une
économie qui importe massivement ce qu’elle peut produire montre qu’elle n’est pas
organisée autour de la production, mais autour de la consommation. Autrement dit, la
RDC fonctionne davantage comme un marché que comme une économie productive.
Le paradoxe est évident. Le pays possède un potentiel agricole considérable, mais ce
potentiel ne se transforme pas en production réelle. Ce décalage révèle un problème de
fond : l’absence d’une politique cohérente de valorisation des secteurs productifs.
L’agriculture, qui devrait être au cœur de l’économie, reste marginalisée, peu soutenue et
peu attractive.
Ce manque d’attractivité touche particulièrement les jeunes. Aujourd’hui, très peu de
jeunes se projettent dans les métiers agricoles ou techniques. L’université elle-même
reflète ce déséquilibre : des milliers d’étudiants se concentrent dans des filières comme
le droit ou les sciences sociales, pendant que les filières stratégiques, agronomie,
mécanique, électricité, restent sous-fréquentées. Or, aucune économie ne peut se
construire durablement sans compétences techniques et productives.
Ce déséquilibre n’est pas neutre. Il traduit un problème d’orientation et de priorités. Le
système éducatif ne prépare pas suffisamment à produire, mais davantage à administrer
ou commenter. Résultat : le pays forme des profils qui ne correspondent pas à ses
besoins économiques réels.
Dans ces conditions, les importations deviennent la solution la plus simple. Mais cette
facilité a un coût. Elle affaiblit les producteurs locaux, freine l’émergence d’industries
nationales et maintient le pays dans une dépendance durable. Chaque produit importé
remplace une opportunité de production locale, un emploi potentiel, une chaîne de
valeur qui aurait pu se développer sur place.
La question est donc politique. Pourquoi les secteurs productifs ne sont-ils pas
prioritaires ? Pourquoi les jeunes ne sont-ils pas incités à s’y engager ? Pourquoi l’État ne
met-il pas en place des mécanismes clairs pour orienter la formation et soutenir la
production ?
Sortir de cette logique suppose un changement d’approche. Il ne s’agit pas seulement
d’encourager la production locale, mais de la rendre attractive et viable. Cela passe par
des politiques d’incitation : bourses pour les filières techniques et agricoles, garanties
d’emploi, soutien aux jeunes entrepreneurs, structuration des filières de production. Sans
cela, les discours sur la production resteront sans effet.
Au fond, le scandale des importations en RDC révèle une contradiction majeure : un pays
capable de produire, mais qui ne s’organise pas pour le faire. Tant que cette
contradiction ne sera pas résolue, la RDC continuera à fonctionner comme un marché au
service des autres économies.
La vraie question est donc celle-ci : voulons-nous continuer à former des consommateurs,
ou commencer enfin à former des producteurs ?
