Masolo ya Mboka, une analyse de décryptage de l’actualité en RDC.

Mandat ou mission : le chaos de la démocratie en RDC ? 

Par Anicet Senker, Chercheur à l’École de hautes Études Politiques et Juridiques de l’Université de Kinshasa


Depuis l’avènement de la troisième République, avec la Constitution du 18 février 2006 telle que modifiée à ce jour, la question de la fin du deuxième mandat semble poser un problème dans l’espace politique congolais. De Kabila à Tshisekedi, la fin du mandat constitutionnel semble prendre un tournant décisif et devient préoccupant. Ni Kabila  ni Tshisekedi, n’ont  prononcé ouvertement le souhait de se maintenir au pouvoir    au-delà des principes constitutionnels. On observe alors un vent des partisans des présidents qui animent ou lancent des discussions sur un mandat au-delà du mandat cadre constitutionnel. Avec Kabila, on voyait des phrases comme :  “totondiyo nanu te (on n’est pas rassasié de toi)”, “mandat eza nanu (il y a encore le mandat)”, avec Tshisekedi, on voit alors “Fatshi ti na 2050”, “Fatshi n’a pas un mandat mais une mission”, “après Fatshi, on ne voit pas qui peut le succéder, etc”. Toutes ces positions concourent à exprimer la simple volonté de voir le mandat aller au-delà des limites  constitutionnelles (5 ans renouvelables). Ceci remet alors en cause la notion de la continuité dans une démocratie. 

Voici pour vous «Masolo ya mboka»,  une rubrique de l’École de Hautes Études politiques et juridiques de l’Université de Kinshasa qui met en lumière les différentes questions liées à la gouvernance en République démocratique du Congo. 

 En effet, dans un État démocratique, la limitation du mandat présidentiel ne relève pas d’un simple choix politique conjoncturel, mais d’un principe fondamental de l’ordre constitutionnel. Elle constitue un mécanisme de régulation du pouvoir, destiné à prévenir sa confiscation et à garantir l’alternance, une condition essentielle de la vitalité démocratique. 

En République démocratique du Congo, ce principe est clairement établi par la Constitution, qui encadre strictement la durée et le renouvellement du mandat présidentiel. Pourtant, l’évolution récente du discours politique laisse entrevoir une inflexion préoccupante : le glissement du « mandat » vers la « mission ». .

Ce déplacement n’est pas neutre. Là où le mandat renvoie à une délégation de pouvoir juridiquement limitée, la mission évoque une finalité ouverte, potentiellement indéfinie, qui échappe aux bornes normatives fixées par la Constitution. 

En substituant  la logique de la mission à celle du mandat, certains acteurs politiques tendent à réintroduire une forme de légitimation personnalisée du pouvoir, fondée non plus sur la règle, mais sur l’idée d’un destin ou d’un rôle historique attribué à un individu. Une telle approche fragilise l’architecture démocratique, en ce qu’elle remet en cause le principe de prévisibilité du pouvoir et ouvre la voie à sa prolongation au-delà des limites constitutionnelles.

L’enjeu dépasse la seule question de la personne au pouvoir. Il engage la crédibilité des institutions, la solidité de la culture démocratique et la capacité du système politique à organiser la succession dans le respect des règles établies. La banalisation du discours sur la “mission”  participe d’une entreprise de reconfiguration symbolique du pouvoir, où l’individu tend à se substituer à l’institution, et où la continuité de l’État est confondue avec le maintien   d’un dirigeant.

Ainsi, loin d’être un simple débat terminologique, l’opposition entre mandat et mission révèle une fracture profonde dans la compréhension de la démocratie. Soit celle-ci demeure un régime de limitation et d’encadrement du pouvoir, fondé sur la primauté du droit ; soit elle bascule vers une logique de personnalisation, où les règles deviennent malléables au gré des circonstances politiques. 

Dans ce contexte, la vigilance citoyenne et l’attachement aux principes constitutionnels apparaissent comme des conditions indispensables pour préserver l’équilibre démocratique et éviter que l’exception ne devienne la norme. Au fond, le débat entre mandat et mission pose une question simple mais essentielle : voulons-nous un État gouverné par des règles ou par des individus ? La réponse à cette question déterminera la trajectoire démocratique de la RDC.

 

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